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Criminilisation de la société civile, quesaco ?

Criminilisation de la société civile, quesaco ?

 

 

L’actualité sociale de ces derniers mois a mis plus que jamais  en lumière les heurts entre la société civile, qui exprime son mécontentement, exerce ses droits de citoyenneté et de libre expression, et les institutions de l’ordre public, par la répression judiciaire.

Dès lors, la question de la criminalisation de la société civile nous a semblé être un sujet très intéressant à appréhender et à interroger lors d’un atelier du WEF de novembre. Ainsi, les Wefers ont pu réfléchir, discuter et débattre autour d’une photo langage, d’une « walking galery » (exposition de photos, caricatures et des extraits de textes) et l’incontournable débat mouvant. Si les supports ont été divers, nous avons surtout dégainée une carte maîtresse d’envergure, en co-animant cet atelier avec Camille Champeaux du CRID, qui a su nous faire partager son expertise.

Alors, lorsque le temps est venu d’écrire un article sur cet atelier, nous avons tout de suite pensée à Camille pour qu’elle partage son expérience avec vous.

Je vous laisse donc découvrir ci-après le retour de Camille, sur ce vaste sujet de la criminalisation de la société civile.

 

 

Octobre 2019, Carla me contacte pour savoir si je serais partante pour intervenir lors du WEF, sur un atelier ayant pour thème la « criminalisation de la société civile ». J’aime bien Starting Block, j’aime bien le WEF. Je dis oui. Et puis immédiatement après, je me suis demandée comment aborder une question aussi vaste, avec des personnes pour qui éventuellement, l’intitulé même de l’atelier serait du chinois…

 

 

En général, et pour faire simple, j’explique que « criminaliser » une action, c’est « rendre criminel.le » l’auteur.e de cette action. Par conséquent, si demain la loi est modifiée pour signifier que traverser en dehors du passage piéton est un acte non seulement illégal, mais aussi criminel, on va voir singulièrement augmenter le nombre de criminel.le.s en France (personnellement je suis carrément multi—récidiviste).

 

Premier enseignement à tirer de cette définition : ce qui est « illégal » n’a rien à voir avec ce qui serait « moral » (après si certain.e.s trouvent que traverser en  dehors des clous c’est amoral…le débat est ouvert).

Deuxième enseignement : sous certaines législations, on peut très vite devenir criminel.le.

 

Le cadrage général est donc posé, la « criminalisation de la société civile » ce sont toutes ces lois qui passent et finissent par inverser l’échelle des valeurs : héberger une personne migrante devient criminel[1], tandis que fermer les frontières est un acte de sécurité nationale. Aider = c’est mal. Exclure = c’est bien. Dans la même veine, devenir lanceur d’alerte en dénonçant les dégâts environnementaux causés par certaines pratiques de multinationales, c’est potentiellement violer le « secret des affaires »[2]. Lancer l’alerte au nom de l’intérêt général = c’est mal. Protéger les secrets de l’entreprise au nom de la concurrence économique = c’est bien !

 

Cependant, quand on tire le fil de la « criminalisation », on ne s’arrête pas à ce que définit la loi. Etre un.e criminel.le c’est être pointé.e du doigt, dénoncé.e, jugé.e, mis.e en prison, parfois c’est être tué.e, dans un cas de légitime défense par exemple. Or, y’a-t-il des personnes dans notre société qui sont pointées du doigt, jugées, tuées…sans avoir contrevenues à aucune loi auparavant ?

 

….les femmes ? ….les pauvres ? ….les personnes de couleurs ?

 

Certaines personnes n’ont pas besoin d’être prise en flagrant délit d’aide aux migrant.e.s pour être vues comme des criminel.le.s en puissance. En fonction de qui s’exprime, on parlera alors plutôt de « discrimination » que de « criminalisation », mais la logique reste la même. Cette logique, c’est celle de contrevenir à une norme, édictée par un ensemble relativement homogène de personnes et de catégories sociales, qui définissent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Forcément, dans une société patriarcale, capitaliste, qui tire ses richesses de la colonisation, il vaut mieux être un homme blanc de classe moyenne/haute, qu’une femme musulmane voilée, habitante d’un quartier populaire.

 

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Lors de cet atelier, nul n’a été besoin de décliner toutes les configurations possibles pour comprendre rapidement dans quelle mesure certaines personnes sont criminalisées, discriminées, simplement pour ce qu’elles « sont » et non pour ce qu’elles « font ». L’exemple le plus mis en avant ces derniers mois est celui des jeunes noirs des banlieues, tués par la police lors d’opération de contrôle, comme ce fut le cas pour Adama Traoré, tué en 2016[3]. On pourrait également citer toutes les discriminations et idées reçues liées à la pauvreté : pauvres = parasites ; au genre : femme violée = femme qui l’a bien cherché ; à la religion : musulman = terroriste.

 

Côté « société civile », certaines figures, devenues emblématiques, illustrent parfaitement cette notion de « criminalisation » : Cédric Herroux[4], arrêté en France de multiples fois depuis 2016 pour avoir aidé des migrant.e.s ; Carola Rackete[5], capitaine de navire, allemande et elle aussi poursuivie en justice en 2019 pour aide à  « l’immigration clandestine » ; plus récemment, Camille Halut[6], militante à la Ligue des Droits de l’Homme, poursuivie pour avoir observé les pratiques policières lors de manifestations de gilets jaunes notamment.

 

Ces histoires, à l’origine de nombreux articles de presse, côtoient dans mon quotidien professionnel tous ces cas dont on entend moins parler : les associations dont les actions gênent les institutions et qui voient leur subvention disparaître[7] ; les journalistes dont les voix dérangent, accusés de diffamation par les grands patrons[8] ; les collectifs dont les positions déplaisent aux élu.e.s de la ville et qui n’ont plus accès à aucune salle pour leurs réunions ; etc. La liste des techniques de disqualification est sans fin.

 

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Finalement, passer l’après-midi à discuter de criminalisation avec des « jeunes » –  et des moins jeunes – a été l’occasion d’aborder toutes les questions qui apparaissent lorsque l’on commence à questionner une norme.

 

Qui est criminel.le ? Celui.celle qui sauve un.e migrant.e ou l’Etat qui le.la condamne ? Le jeune homme noir qui fuit un contrôle de police, ou les policiers qui tuent ce dernier ?

 

Et quid de la violence ? Selon la citation bien connue du sociologue Max Weber « un Etat est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné ». Mais que se passe-t-il quand cette violence cesse de sembler légitime ? Quand un Etat nie  la violence policière qui se déchaîne lors des manifestations organisées par sa population[9] ?

Est-ce qu’une violence issue de la « société civile » peut être légitime ? La non-violence est-elle la seule stratégie possible pour s’opposer à la violence ? La désobéissance civile est-elle violente ? D’ailleurs, « désobéir » implique-t-il que nous aurions dû en premier lieu « obéir » ?

 

Pourquoi à force de ne pas décrocher d’entretien, « Malik » devient « Rémi » sur son CV ? Pourquoi une femme voilée n’aurait-elle pas le droit d’accompagner ses enfants en sortie scolaire ? Pourquoi les pauvres restent-ils très pauvres tandis que les riches deviennent très riches ? Qui est le parasite de qui ?

 

Pour parler de « criminalisation » il faut être prêt à déconstruire ce que l’on croit savoir sur ce qui serait « bien » et ce qui serait « mal », ce qui serait « légitime » et ne le serait pas, sur ce qui est « moral » en opposition à ce qui est « légal »…et à en juger par la fin de l’atelier, qu’on a du mal à arrêter vue la teneur des discussions et l’intérêt suscité par toutes ces réflexions, les participant.e.s du WEF sont plus que partant.e.s pour ce faire !