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"Agir sans attendre le grand soir"

Daniel CauchyDaniel Cauchy, formateur en éducation au développement et à l'environnement, travaille à la mise en place des outils pédagogiques visant à aborder les alternatives citoyennes au système dominant. Il intervient régulièrement lors des Week-ends d'Echanges et de Formation de Starting-Block (et sera d'ailleurs présent au 20e WEF les 6 et 7 avril prochains). Il nous fait part de sa vision du changement social.

De plus en plus de gens, et notamment les jeunes adultes, s'intéressent aux mouvements alternatifs. Comment expliquer cet engagement ?

Notre époque est celle de l'effondrement d'un grand rêve : celui des lendemains qui chantent. Le développement « à l'occidentale », parce qu'il crée un désastre environnemental et des inégalités de plus en plus insupportables, n'est ni généralisable, ni souhaitable. Nous sommes entrés dans une période d'incertitude et les crises s'accumulent : environnementale, sociale, financière, économique, climatique... Les grandes promesses ne fonctionnent plus ! Dès lors, quand il n'y a plus de modèle, que faire ? Comment repenser l'action dans cette incertitude ?

C'est donc par rapport à cette situation que ces mouvements cherchent des alternatives ?

Oui. Des associations citoyennes tentent d'expérimenter d'autres voies : un changement par la base, par le quotidien : un changement de culture. Ce sont des laboratoires, des lieux d'expériences de nouvelles solidarités entre les humains et des humains avec leur environnement. On peut citer par exemple le mouvement des villes en transition, la pédagogie de Recherche Action pour la Résolution de Problèmes Communautaires de Claude Poudrier au Québec, ou encore les AMAPs... Bertolt Brecht nous disait déjà : « si tu ne peux changer le monde, change ta rue ! ».

Ces initiatives construisent un sens à l'action en situation, en rencontrant la joie de l'engagement comme mouvement ici et maintenant et non « pour demain ». Agir pour plus de justice, solidarité, respect tout en sachant qu'il s'agit d'un combat jamais achevé : justice, solidarité et respect sont toujours à construire, jamais atteints. Paulo Freire écrivait : « le monde n'est pas, le monde devient ». Ces mouvements savent que le changement ne viendra pas d'en « haut », que cette fois-ci c'est un changement de culture, de valeurs, de façon de vivre, de concevoir la vie qui est nécessaire. Un changement « anthropologique »... Le changement viendra « d'en bas, à gauche » écrit le Sous Commandant Marcos.

Pourquoi, aujourd'hui, le politique semble si impuissant à apporter des solutions ?

Nos dirigeants semblent bien perdus et tentent de gérer la crise avec les mêmes recettes que celles qui l'ont produite.Le monde politique n'a pas la possibilité de résoudre les grands problèmes car son domaine c'est la gestion : il gère ce qui existe au présent. Nos grands appareils (enseignement, politique, santé...) ont été construits avec une certaine « vision du monde » et c'est cette vision du monde qui est en crise.

Je vous propose une petite histoire pour éclairer cette question. Il était une fois un Roi de Prusse qui aimait les cerises. Ayant assisté, outré, au spectacle d'oiseaux mangeant les cerises sur les arbres, il commanda à tout le peuple de Prusse d'exterminer les oiseaux. Tout le monde se mit à l'ouvrage, les prussiens aimaient sans doute aussi les cerises ou alors étaient obéissants, on ne sait. Les oiseaux furent donc exterminés. L'année suivante il n'y eu pas de cerise au royaume de Prusse !

Notre drame actuel est clairement exprimé dans cette petite histoire. Nous coupons la réalité en morceaux, isolons ces morceaux de leur contexte et de leurs rétroactions, nous nous croyons maîtres du monde, indépendants et supérieurs du reste de la vie. Notre culture a oublié les liens. Cette manière de penser, nous séparant du vivant, nous instaurant comme maîtres d'une réalité prévisible et contrôlable s'est avérée désastreuse. Elle a certes permis de fabriquer de belles locomotives mais, maintenant, elle montre ses limites. Il s'agit d'inventer une nouvelle culture, de nouvelles façons de penser et d'agir, et c'est à la marge du système que l'on crée, que l'on innove.

Y a-t-il des points communs entre les collectifs citoyens à travers le monde ?

C'est passionnant de se rendre compte qu'un peu partout dans le monde des groupes vont formuler des idées très proches : Paulo Freire et le mouvement de l'éducation populaire au Brésil, Edgar Morin en France, les systémiciens aux Etats-Unis... On peut citer aussi les mouvements sociaux indiens et l'expérience du Chiapas. Ces mouvements tentent, sans modèle, sans attendre le grand soir et ses lendemains qui chantent, de changer la société, de transformer la vie en partant des situations concrètes.

Ce sont des mouvements, non plus seulement de lutte pour la distribution équitable du gâteau, mais pour changer sa recette, comme le dit si bien Serge Latouche. Ces mouvements ont intégré les idées d'interdépendance, d'écologie, de limites de notre biosphère, de solidarité comme indispensable balance à la compétition. Ils tentent de répondre aux défis de notre temps et savent que si nous pouvons nous inspirer des expériences antérieures, c'est pourtant quelque chose de neuf qui est à construire.

Ce texte est une version courte, réalisée pour Starting-Block, d'une interview de Daniel Cauchy pour le site Bruxelles laïque.