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Marie-Monique Robin : «Il faut se désintoxiquer de la consommation»

Gaby, Marie-Monique Robin et Marie lors de la projection du 26 octobreLe dernier film de Marie-Monique Robin, « Les Moissons du Futur », a été projeté le 26 octobre dernier, lors d'une séance co-organisée par Starting-Block, dans le cadre du festival ALIMENTERRE. Interview.

Pourquoi avoir choisi d'enquêter sur le sujet de l'agroécologie ?

J'entendais sans cesse les défenseurs de l'agriculture industrielle proclamer avec beaucoup d'assurance qu'on ne pourrait pas nourrir le monde sans pesticide. Jean-René Buisson, patron de la fédération agroalimentaire, m'avait par exemple affirmé sur un plateau télé : « si on interdit les pesticides il y aura 50% de production en moins et les prix agricoles augmenteront de 40% ! ». J'avais fini par me dire qu'il y avait sans doute du vrai derrière cela, mais j'ai eu envie de vérifier si le modèle agro industriel que j'avais déjà pas mal dénoncé était réellement incontournable. Et il s'est avéré que ces affirmations ne reposent en fait sur absolument rien !

Avant de débuter l'enquête, vous n'étiez donc pas certaine du résultat ?

J'espérais qu'il existe des alternatives, mais j'avoue que je ne pensais pas que ça marchait aussi bien. Avant de commencer ce film, je croyais en effet que, sans pesticides, les rendements baisseraient, tout en me disant qu'on y gagnerait dans d'autres domaines : on arrêterait de polluer l'eau et les terres, il y aurait moins de paysans malades, ça couterait moins cher à la sécu... Mais au fil de l'enquête je me suis rendue compte que même la baisse des rendements était un mensonge ! Une fois qu'on a récupéré les sols, qu'il y a suffisamment d'humus, les rendements peuvent être similaires voire supérieurs.

Vous avez maintenant les arguments pour répliquer aux tenant de l'agro-industrie ?

Oh que oui ! J'affirme maintenant publiquement que si aujourd'hui on ne parvient pas à nourrir le monde, c'est à cause du modèle agronomique et économique qu'incarnent les pesticides. Dire que sans pesticide on ne parviendra pas à nourrir le monde, c'est un argument très fort, mais en fait c'est une construction de l'industrie. Il y a deux études financées par l'industrie et relayées en boucle par les médias, qui sont complètement bidons, comme me l'a indiqué une scientifique que j'ai interviewée. Les multinationales ont des moyens énormes pour fabriquer le doute, on l'a vu avec l'industrie du tabac, c'est une pratique très habituelle.

Quand M. Buisson affirme que la production va baisser de 50%, il le dit avec une telle assurance que personne ne va aller fourrer son nez dedans ! Moi j'ai la chance de pouvoir passer un an et demi à chercher.

Sentez vous que votre film dérange ?

Bien sûr ! Olivier de Schutter, le rapporteur des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, m'a dit : « Attends toi à que ce soit plus violent que pour tes films précédents, parce que là tu déboulonnes le grand mythe ». En effet, les industriels sont très violents sur mon blog. Ils sont vraiment embêtés parce que j'ai des experts, et des expériences qui marchent. Le seul déprimé du film, c'est un américain qui incarne justement le modèle agro industriel... Et je le promets, je cherchais un céréalier, pas un déprimé ! Il a tout compris cet américain d'ailleurs, quand il dit : « Mes sols sont morts, les mauvaises herbes sont résistantes au Round Up, les insectes aussi... je ne sais pas comment faire ». On voit très bien que ces paysans sont victimes du système.

Votre film va être diffusé au parlement le 8 novembre et vous allez être auditionnée. Quelles attentes avez vous ?

Mon objectif, c'est qu'on fasse pression sur ceux qui préparent la réforme de la PAC (la Politique Agricole Commune de l'Union Europénne). Sans forcément tout changer d'un coup, mais au moins que la PAC soutienne une agriculture moins polluante, moins dépendante des énergies fossiles, qui gâche moins etc. Mais la partie va être très difficile à cause de la pression exercée par les lobbies. La réforme est presque pliée, sauf s'il y a un sursaut de la société civile contre ce modèle agricole.

Le jour où les prix vont augmenter et ne pas cesser d'augmenter –ce qui va se passer, il faut être clair là dessus- notre système agricole va s'effondrer. C'est incroyable qu'aujourd'hui encore, on n'ait pas intégré ça ! Les politiques font comme si on avait le temps, mais on ne l'a plus. C'est ça que j'ai vraiment compris au cours de ce tour du monde.

Le but du film, c'est de changer le monde alors ?

(Rires) Oui bien sûr, et je crois que tous les journalistes devraient avoir cela comme objectif. On est dans un monde laminé par la désinformation organisée ! Notre métier c'est de travailler dans ce sens là, pour le bien commun. Pas mal de mes films ont eu un impact important, donc je me dis que ça sert sans doute à quelque chose d'en faire. Ce que je veux, moi, c'est que les gens deviennent leur propre expert.

Quelle est votre technique pour faire passer le message auprès d'un public très large ?

J'essaye toujours de faire des reportages très didactiques. Je tenais beaucoup à un globe, comme dans Le dictateur, j'ai voulu le reprendre de manière positive. Quand tu te ballades autour du monde ça permet de dire où tu es, et puis ça crée du lien entre les acteurs, les experts et les paysans. Ça permet de rappeler qu'on est tous des terriens.

Je raconte des histoires qui se répondent, et chaque histoire est une pièce du puzzle un peu complexe où s'imbriquent la technique de l'agroécologie et le problème du marché économique. Les paysans te disent quelque chose, et tu vois ensuite les experts à l'ONU te dire la même chose, avec leurs mots à eux. C'est assez magique...

Avez-vous un message à adresser aux jeunes qui mettent en place des animations de sensibilisation à l'agroécologie ?

Il faut continuer, car tout passe par l'éducation. Il faut travailler sur les thématiques qui nous permettront de continuer sur Terre. Ce qui ressort de tout ça, c'est que l'agroécologie ça marche, mais que rien ne fonctionnera si on ne revoit pas les marchés au niveau local, national et international. Il faut tout relocaliser, tout en étant en lien avec l'international bien sûr. Il faut aussi questionner notre relation aux autres, être dans la collaboration, le partage, l'échange. Il faut s'entraîner à se désintoxiquer de la consommation...

Quelle est la nouvelle vérité établie à démonter dans votre prochain film ?

La croissance. Véritable dogme politique, à droite comme à gauche...

Propos recueillis par Flore Viénot, Starting-Block