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AccueilActualitésLe 2 mars 2017, on était à Creil !!

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En finir avec la neutralité de l'animateur ?

Toute personne ayant déjà questionné sa pratique de l'animation s'est frottée à la question de la neutralité. Normal à priori, c'est une façon très simple d'interroger un certain nombre de tensions, de « dialectiques », propre à l'éducation populaire : émancipation/objectifs, pédagogie/militantisme, posture en responsabilité/autorité... Et bien nous, loin de vouloir priver les formations de ces questionnements, souhaitons revenir sur cette notion de neutralité, souvent utilisée comme un mot valise en rempart à notre radicalité politique. Cet article est positionné politiquement et se veut une invitation à discuter... et peut-être imaginer un atelier sur le sujet au prochain WEF ?


[Nouveauté : bienvenue dans la rubrique "Point de vue d'animateur" : Cette rubrique propose aux animateurs de start' et du réseau de partager leurs réfléxions, questionnements ou étonnement sur l'ECS et leurs pratiques ! La plume est libre pour chacun des auteurs qui propose son point de vue sur le sujet de son choix ! ]

D'abord, la neutralité ça n'existe pas, le prétendre c'est soit se bercer d'illusion, soit chercher à manipuler ses interlocuteurices en présentant comme objectif un discours qui est particulier. Les faits sont objectifs mais présenter des faits c'est déjà utiliser des faits au service d'intérêts particuliers, c'est choisir certains faits plutôt que d'autres, une façon de les présenter, pour servir des buts : ceux d'une association, d'une équipe d'animation, d'une personne… Tout cela et plus encore mélangé ! L'existence même des projets associatifs visant la transformation sociale, et des objectifs pédagogiques préalables en général à toute animation en ECS est la preuve de l’inexistence de la neutralité de l'animateurice.

Selon nous, il est préférable d'assumer sa non-neutralité et de se situer, pas seulement en tant qu'animateurice, mais en tant qu'homme, femme, personne ayant une expérience des discriminations, personne travaillant depuis 5 ans dans le milieu « éducation populaire », personne racisée, personne militante écolo… Tendre vers la transparence quant à nos positions lors d'animations c'est donner des éléments de compréhension aux participant.e.s qui leur permettent d'être critiques vis-à-vis de ce que nous pouvons dire en tant qu'animateurices. Et développer l'esprit critique, je ne sais pas vous, mais nous on trouve ça so ECS !

Alors nous entendons déjà certain.e.s dire que la « neutralité de l'animateurice » ce n'est pas seulement une question de discours, c'est aussi une question de posture. Certes. Cependant plusieurs choses nous dérangent. D'abord qu'est-ce que la neutralité en termes de posture ? Nous, nous la comprenons comme une forme de retrait de l'animateurice visant la libération de la parole, à susciter la participation des participant.e.s, voire à horizontaliser des relations entre animateurice et participant.e.s. Cette posture « en retrait » est-elle neutre ? D'après nous, non pour les raisons explicitées plus haut mais ne jouons pas sur les mots. Car ce qui nous dérange plus profondément c'est de parler de la « neutralité de l'animateurice » comme si la neutralité était – si ce n'est le discours – LA posture à tenir en tant qu'animateurice ; alors qu'on sait bien que les postures sont multiples ! La posture « en retrait » doit faire partie de l'éventail de postures que l'animateurice possède mais elle ne doit pas être la règle. Un.e animateurice peut vouloir bousculer, attiser, questionner, informer, libérer, transformer et pour chaque objectif et chaque public, une posture convient.

Nous nous demandons si résumer la posture de l'animateurice à la neutralité ne serait pas une faute éthique, politique et philosophique ?

Ethique parce qu'une casquette d'animateurice n'efface pas la personne, elle s'ajoute à celle-ci. Si vous êtes confronté.e.s à quelques chose d'intolérable en tant que personne, la « neutralité » de l'animateurice ne doit pas permettre de rendre cette même situation tolérable.

Pour donner un exemple concret, imaginons un projet d'animation en milieu scolaire : il s'agit d'un cycle de 3 animations avec une classe de 4ème sur le thème général du conflit et de la paix. Détail qui aura son importance, la totalité de la classe est non-racisée et habite en centre ville à l'exception de 3 élèves racisés et habitant dans une banlieue. A la fin de la première animation, les collégien.ne.s ont pu expérimenter différentes formes de débat et outils de communication non-violente (CNV) sur des questions qui touchent leur quotidien au sein de l'établissement.

Dans le cadre du cycle, les professeur.e.s d'histoire et de français – complices – accompagneront les élèves dans la préparation d'un exposé à faire en classe avant la seconde animation de Starting-Block. Un temps de brainstorming animé par Starting-Block est prévu afin d'aider les élèves à choisir un sujet. C'est pendant ce brainstorming que la professeure d'histoire, satisfaite des sujets déjà proposés et pressée d'en finir avec le brainstorming, s'adresse aux trois élèves racisés de la classe qui cherchaient encore un sujet les intéressant, et leur « propose » de manière très affirmative de faire un exposé sur le trafic de drogues dans leur quartier.

Assignation de rôle très ordinaire et pourtant assimilable à du racisme ou à de la ségrégation (et d'une violence incroyable considérant que les élèves venaient d'effectuer un travail sur la CNV). Que fait l'animateur de Starting-Block, témoin de la scène ?

L'éthique personnelle aurait selon nous invité à la dénonciation immédiate et devant les élèves racisés d'un tel comportement venant d'une professeure, quitte à voir les relations entre l'équipe pédagogique de l'association et cette professeure se rigidifier pour la suite du cycle d'animations.L'animateur « neutre » se serait sans doute contenté de réagir sur des arguments formels : « il faut que l'idée viennent d'eux », « qu'est-ce que vous en pensez les gars ? Ca peut-être ça mais ça peut-être complètement autre chose »… mais ne se serait pas permis de visibiliser le carcan discriminatoire qui vient d'être érigé autour des élèves concernés. L'animateur « neutre » ne pourra pas par conséquent renforcer leur pouvoir à agir sur celui-ci. La posture en retrait pourrait avoir son intérêt dans une démarche d'analyse mais l'animateur n'est ni sociologue, ni spectateur, il est acteur de la scène et ne peut abandonner sa fonction et laisser les « mains libres » à la professeure au prétexte fallacieux de la neutralité. La « neutralité » telle qu'on l'utilise couramment dans nos structures est une contrainte interne à l'éducation populaire et en aucun cas une contrainte de subordination vis-à-vis de la structure accueillante.

Pour enfoncer le clou, nous rappellerons Proudhon qui établissait une hiérarchie entre 3 strates de l'individu.e qu'il identifiait : la personne dans des relations interpersonnelles d'abord, le/la citoyen.ne dans une société ensuite, l'acteurice dans une entreprise (ou une association) en dernier. C'est cette hiérarchisation qui donne d'après lui son sens au travail, et le travail d'animation en fait partie. Autrement dit, prétexter une neutralité d'acteurice d'une association pour nier sa qualité supérieur de citoyen.ne et d'individu.e retire du sens à l'animation elle-même !

Politique parce que la « neutralité » au sens où on l'entend le plus souvent, renvoie à l'idée de ne pas prendre parti politiquement.

En ce sens la « neutralité » sonne chez nous comme le refus ou l'incapacité à être critique vis-à-vis d'un sujet. C'est un défaut de citoyenneté. C'est l'adhésion silencieuse et souvent non conscientisée à l'idéologie dominante. Cette posture « politiquement neutre » ne me semble pas politiquement souhaitable, car elle lisse les divergences d'opinions et participe à la création d'une uniformisation idéologique là où l’ECS veut faire émerger des questionnements, des doutes, créer du débat. Elle ouvre la voie à la pensée unique et au fascisme, contourne les débats plutôt que de nous y entraîner, jusqu'à un certain point de rupture, toujours violent.

C'est d’ailleurs pour cela qu'en ECS, on passe son temps à jouer des rôles pour s'abroger le droit de prendre parti : aux oubliettes la « neutralité » lorsqu'on joue l'OMC dans un Repas insolent et qu'on prend le parti des pays industrialisés. Idem lorsqu'on joue un policier dans Papiers s'il vous plaît et qu'on prend le parti du contrôle migratoire. Non content.e.s de nos divergences d'opinions, on en crée de nouvelles afin d'exercer toujours davantage notre capacité à débattre. Pourquoi se le permet-on ? Parce que nos partis pris en tant qu'animateurices sont situés : si je cherche à favoriser les pays industrialisés c'est parce que je représente une organisation crée par ceux-ci dans leur intérêt, si je cherche à limiter les flux migratoires et à renvoyer les personnes sans papiers du territoire français c'est parce que j'ai le sens de la hiérarchie et que j'entends respecter les directives de la préfecture.

En guise d'ouverture, nous souhaitons pointer du doigt que la « neutralité » politique à le vent en poupe ces derniers mois avec notamment les valeurs dites « républicaines » dont on prétend qu'elles font l'unanimité quand on sait qu'elles font violence à de nombreuses personnes en France. Le terme d'égalité inscrit sur tous les collèges de France a la « neutralité » facile tant il est consensuel, il se fait pourtant le paravent d'un racisme omniprésent : de l'urbanisme aux inégalités sociales en passant par les remarques irraisonnées des professeures d'histoire.

Philosophique enfin, parce que prôner la « neutralité » en tant qu'instrument d'homogénéisation des opinions et de pacification, c'est espérer le dépassement du conflit, c'est viser une fin de l'Histoire après laquelle tout resterait figé, quand il faut nourrir le conflit et se nourrir de lui, au quotidien. Mais nous ne développerons pas plus, cet article est déjà beaucoup trop long, lisez l'Eloge du conflit de Miguel Benasayag et Angelique Del Rey, ielles expliquent mieux que nous en plus !

Yoann et Delphine, militant.e.s et animateurices